DeepverseLe recueil ↓

Un poème du Monde de l'Encre · L’Océan d’Encre

Pégase aux ailes empruntées

Parmi les chevaux d’une vaste contrée, il en était un que la nature avait fait semblable aux autres, mais que l’ambition empêchait de vivre comme eux.

Il possédait quatre jambes solides, une robe claire et une crinière que le vent aimait à soulever. Rien ne le distinguait véritablement de ses semblables. Pourtant, cette ressemblance lui était devenue insupportable.

Chaque matin, il quittait les siens pour rejoindre un lac, loin des pâturages. Il s’y tenait de longues heures, contemplant son reflet comme on observe le portrait d’un étranger.

Il aurait voulu être plus grand, plus noble, plus beau. Il aurait voulu que l’on s’arrête sur son passage, que l’on prononce son nom avec admiration et que les regards se tournent vers lui.

Les autres chevaux se contentaient de courir dans les prés. Lui rêvait de traverser les nuages.

Un jour, tandis qu’il observait les oiseaux fendre le ciel, il soupira :

— Quelle injustice que de posséder des jambes pour parcourir la terre, lorsque l’on pourrait avoir des ailes pour dominer les cieux !

Une voix légère s’éleva derrière lui :

— Et que ferais-tu de tant de hauteur, si personne ne se trouvait à tes côtés pour en partager la vue ?

Le cheval se retourna.

Une femelle cygne se tenait près de la rive. Son plumage était d’une blancheur remarquable et son port avait cette élégance que l’on ne peut ni apprendre ni imiter.

— Je serais admiré, répondit-il. On me trouverait extraordinaire. Je ne serais plus un cheval parmi tant d’autres.

— Voilà donc ton plus grand souhait ? Être regardé ?

— Être regardé, reconnu, aimé… Est-ce donc un si grand tort ?

La cygne inclina légèrement la tête.

— Non. Mais prends garde à ne pas confondre les yeux qui t’admirent avec ceux qui te voient réellement.

Le cheval ne comprit pas tout à fait cette réponse.

La conversation se prolongea pourtant. Ils parlèrent de leurs rêves, de leurs solitudes et de ces choses que l’on désire sans toujours savoir comment les obtenir.

La cygne confia qu’elle aussi aspirait à compter pour quelqu’un. Elle ne souhaitait pas être la plus admirée des oiseaux, ni la plus enviée. Elle voulait seulement offrir son affection, être utile à un être qui lui serait cher et trouver auprès de lui une place qui ne dépendrait pas de son apparence.

— Il est étrange, dit-elle, de pouvoir voler si haut et de ne trouver personne avec qui partager le voyage.

Le cheval, pour la première fois, ne songea pas à lui-même.

Il lui promit qu’un jour, s’il parvenait à réaliser son rêve, elle serait la première à en profiter.

La cygne sourit.

Le lendemain, elle revint.

Elle avait longuement réfléchi à ce que le cheval lui avait confié. Elle s’approcha de lui et déploya ses ailes.

— Et si je te prêtais les miennes ?

Le cheval la dévisagea.

— Que veux-tu dire ?

— Si je prenais place sur ton dos, mes ailes pourraient sembler être les tiennes. Nous pourrions donner à ton reflet l’apparence de celui que tu désires tant devenir.

Le cheval demeura silencieux, puis se précipita vers l’eau.

La cygne prit place sur son dos et étendit ses ailes de part et d’autre de son corps.

Dans le miroir du lac, une créature nouvelle apparut.

Le cheval semblait porter deux ailes immenses. Sa silhouette blanche se confondait avec celle de l’oiseau, et l’ensemble dessinait l’image d’un être que les légendes auraient pu croire descendu des cieux.

— Pégase… murmura le cheval.

La cygne observa le reflet.

— Si ce nom te plaît, alors porte-le avec sagesse.

Mais le cheval s’inquiéta bientôt d’un détail.

— Les autres comprendront que ces ailes ne sont pas les miennes.

— Nous pouvons les dissimuler, répondit-elle. Un tissu léger, quelques branches, et nul ne soupçonnera notre arrangement.

Ainsi fut fait.

La cygne se dissimula sur son dos, ne laissant paraître que ses ailes. Le cheval, lui, n’avait plus qu’à avancer.

Ils quittèrent le lac.

Au début, peu d’animaux prêtèrent attention à leur passage. Puis les premières rumeurs naquirent.

On parlait d’un cheval ailé aperçu dans les plaines. Certains prétendaient qu’il venait des montagnes célestes ; d’autres affirmaient qu’il était né d’une ancienne légende.

Lorsqu’il se montra devant les habitants de la contrée, les regards se figèrent.

— Regardez ! Un Pégase !

— Quelle merveille !

— Jamais je n’ai vu pareille créature !

Le cheval sentit son cœur battre plus vite.

Lui qui avait tant souhaité être remarqué recevait enfin l’admiration qu’il avait poursuivie toute sa vie.

La cygne, cachée sous le tissu, entendait les louanges. Elle se réjouissait de voir celui qu’elle avait aidé connaître le bonheur. Elle imaginait qu’un jour, lorsque le moment serait venu, ils pourraient raconter ensemble comment tout avait commencé.

Mais les jours passèrent, et les applaudissements devinrent une habitude.

Le cheval s’accoutuma aux regards, aux compliments et aux révérences. Il se tenait plus haut, parlait plus fort et supportait de moins en moins que l’on ne s’incline pas devant lui.

Au commencement, il remerciait la cygne après chaque promenade.

Puis il oubliait parfois.

Ensuite, il trouvait ses demandes de repos contraignantes.

Enfin, il lui arrivait de lui reprocher de ne pas maintenir ses ailes assez hautes lorsque les regards se tournaient vers eux.

La cygne ne disait rien. Elle supportait la fatigue, convaincue que cette aventure avait encore un sens pour tous deux.

Un après-midi, alors qu’ils traversaient un rassemblement d’animaux, un jeune poulain s’approcha.

— Seigneur Pégase, comment avez-vous obtenu de si magnifiques ailes ?

Le cheval redressa fièrement l’encolure.

— Certains naissent avec ce que les autres passent leur vie à désirer.

— Vous avez donc toujours été ainsi ?

— Naturellement. La grandeur ne s’apprend pas.

Sous le tissu, la cygne sentit son cœur se serrer.

Un autre animal demanda :

— Et qui vous a aidé à accomplir une telle merveille ?

Le cheval répondit sans hésiter :

— Personne. Je n’ai jamais eu besoin de personne.

Cette fois, la cygne ferma les yeux.

Le soir venu, ils retrouvèrent le lac.

Elle descendit de son dos, déploya ses ailes fatiguées et s’approcha de l’eau.

— Il faut que nous parlions.

Le cheval, occupé à contempler son reflet, répondit distraitement :

— Demain, nous irons dans la vallée voisine. On dit que des animaux y attendent ma venue.

— Je ne viendrai pas.

Il tourna brusquement la tête.

— Comment cela ?

— Je suis fatiguée de porter tes rêves pendant que tu fais semblant de les avoir accomplis seul.

Le cheval souffla avec agacement.

— Tu savais pourtant ce que tu faisais lorsque tu as accepté de m’aider.

— Je le savais. Et je l’ai fait de bon cœur. Je voulais te voir heureux. Je voulais que tu trouves cette place dont tu rêvais tant. Je pensais seulement qu’en chemin, tu n’oublierais pas celle qui marchait à tes côtés.

— Mais tu as eu ta place ! Tu as participé à ma réussite !

La cygne le regarda longuement.

— Participer à ta réussite n’était pas la seule chose que je souhaitais. Je voulais compter pour toi.

Le cheval détourna les yeux.

— Tu dramatises. Sans tes ailes, je serais encore ce cheval ordinaire qui se lamentait au bord de l’eau.

— Peut-être. Mais au moins, tu n’aurais pas eu besoin de me rabaisser pour te sentir grand.

Un silence pesant s’installa entre eux.

La cygne retira les dernières branches qui dissimulaient son plumage.

— Je t’ai prêté mes ailes. Je ne t’ai jamais demandé de me donner les tiennes. Je voulais seulement que tu n’oublies pas que je les avais.

Le cheval ne répondit pas.

— Tu pourras continuer à te faire appeler Pégase si cela te chante. Tu pourras courir, parader et recevoir tous les regards du monde. Mais désormais, tu le feras sans moi.

Elle s’éloigna.

Le cheval la regarda partir, persuadé qu’elle finirait par revenir. Après tout, elle l’avait accompagné si longtemps. Elle ne pouvait tout de même pas abandonner ainsi ce qu’ils avaient construit.

Mais le lendemain, la cygne ne revint pas.

Ni le jour suivant.

Ni les semaines qui suivirent.

Le cheval retourna parmi les animaux.

Il redressa son encolure, étendit ce qui lui restait de fierté et annonça :

— Pégase est de retour !

Quelques chevaux se regardèrent.

— Pégase ? Mais où sont tes ailes ?

— Elles sont ici, répondit-il en désignant son dos.

Mais il n’y avait plus rien.

— Nous avons pourtant vu la cygne qui les portait, fit remarquer l’un d’eux.

— Elle n’était qu’un accessoire ! Tout le reste venait de moi !

— Alors pourquoi n’en as-tu plus ?

Le cheval resta un instant sans réponse, puis se cabra.

— Vous êtes incapables de reconnaître la grandeur lorsqu’elle se présente devant vous !

Les animaux s’éloignèrent.

Ceux qui l’avaient autrefois admiré commencèrent à le fuir. Certains le traitaient de menteur, d’autres de manipulateur. Son nom, jadis prononcé avec émerveillement, était désormais accompagné de méfiance.

La cygne, de son côté, ne chercha ni à se venger ni à l’humilier. Lorsqu’on l’interrogeait, elle racontait simplement ce qui s’était passé. Elle ne voulait plus porter le poids d’une histoire dans laquelle on avait effacé sa présence.

Le cheval aurait pu reconnaître ses torts.

Il aurait pu retourner au lac, baisser la tête et présenter ses excuses.

Mais son orgueil était encore trop grand.

Il répétait que la cygne avait fait son choix, qu’elle l’avait abandonné et qu’il ne lui devait rien. Il prétendait ne ressentir aucun regret.

Pourtant, chaque soir, il retournait près du lac.

Il y restait des heures, parfois jusqu’à ce que les dernières lueurs disparaissent. Il contemplait l’endroit où leurs silhouettes s’étaient autrefois réunies, puis détournait les yeux dès que son reflet lui rappelait ce qu’il avait perdu.

Les premiers jours, il continua de prendre soin de son apparence. Il brossait sa robe, arrangeait sa crinière et gardait la tête haute lorsqu’il croisait les autres.

Mais bientôt, ces gestes lui semblèrent inutiles.

À quoi bon entretenir une apparence que personne ne venait plus admirer ?

Sa robe claire se couvrit de poussière. Sa crinière s’emmêla, ses sabots s’usèrent et son regard perdit peu à peu son éclat.

Il ne cherchait plus à se nourrir correctement, dormait à peine et passait ses journées à ressasser les mêmes souvenirs.

Parfois, il songeait à retourner vers la cygne.

Il imaginait les mots qu’il pourrait lui dire, les excuses qu’il pourrait enfin prononcer. Mais chaque fois qu’il se représentait devant elle, la tête basse, son orgueil se dressait comme un mur.

Il préférait accuser son absence plutôt que d’admettre sa faute.

Et cette amertume, qu’il entretenait avec tant de soin, finit par se loger jusque dans son apparence.

Son regard devint dur, ses traits se creusèrent et sa silhouette s’amincit. Son dos se voûta, sa tête demeura souvent inclinée vers la terre et son encolure sembla s’étirer au fil des saisons.

Il ne prenait plus soin de son corps, pas plus qu’il ne prenait soin de ses pensées.

Chaque rancœur ajoutait une ride à son visage. Chaque mensonge qu’il se répétait lui retirait un peu de ce qui lui restait de douceur.

Sa robe, autrefois brillante, laissait désormais paraître une peau terne et tendue. Ses flancs se creusaient. Ses membres semblaient trop maigres pour soutenir son corps.

Lui qui avait tant voulu paraître céleste prenait peu à peu une apparence que les animaux n’osaient plus regarder.

Et pourtant, il continuait à prétendre qu’il n’avait besoin de personne.

Les saisons s’écoulèrent.

Un jour, alors qu’il errait près d’un vieux sentier, il aperçut la cygne.

Elle n’était pas seule.

À ses côtés marchait un autre cheval. Il n’avait ni ailes, ni allure extraordinaire. Sa robe était simple, sa démarche tranquille et rien, dans son apparence, ne semblait chercher à attirer l’attention.

Pourtant, la cygne riait.

Elle marchait librement, sans couverture sur le dos, sans avoir à maintenir ses ailes déployées pour quelqu’un d’autre.

Le cheval observa la scène à distance.

Il comprit que l’autre ne lui demandait pas de le rendre extraordinaire. Il ne lui demandait pas de porter ses ambitions, de lui prêter son éclat ou de lui offrir une place au-dessus des autres.

Il semblait simplement heureux de l’avoir à ses côtés.

Le cheval s’approcha.

— Puis-je te parler ?

La cygne s’arrêta. Son compagnon lui laissa quelques instants.

Le cheval baissa les yeux.

— J’ai longtemps cru que je pouvais tout obtenir seul. J’ai laissé les regards des autres me faire oublier celui qui était là depuis le début. Je t’ai fait porter mes rêves, puis je t’ai fait croire que tu n’avais jamais compté.

Il marqua une pause.

— J’ai eu tort. Je t’ai blessée et je ne peux pas prétendre que cela n’a jamais existé. Je suis désolé.

La cygne le regarda sans colère.

— J’ai attendu longtemps ces paroles.

Le cheval releva légèrement la tête.

— Alors peut-être que nous pourrions…

— Non.

Elle n’avait pas haussé la voix.

— J’ai passé trop de temps à essayer de te faire comprendre ma valeur. Je ne veux plus avoir à le faire.

— Mais j’ai changé.

— Peut-être. Mais tu ne peux pas me demander de redevenir celle qui t’a porté. J’ai appris à vivre sans tes promesses.

Le cheval sentit ses dernières espérances s’effondrer.

— Je ne te souhaite aucun mal, ajouta-t-elle. Mais je ne veux plus être tes ailes.

Puis elle rejoignit son compagnon.

Cette fois, elle ne se retourna pas.

Le cheval resta immobile jusqu’à ce que leurs silhouettes disparaissent au loin.

Il aurait voulu les suivre, trouver une phrase capable de réparer les années, promettre qu’il ne recommencerait jamais.

Mais il comprit enfin qu’une excuse ne rend pas le passé intact, et que le pardon n’est pas une dette que l’on peut réclamer.

Il fit demi-tour.

Il marcha longtemps, jusqu’à retrouver le lac.

Le même lac.

La même rive.

L’endroit où tout avait commencé.

Il s’approcha de l’eau et baissa la tête.

Autrefois, il y avait vu un cheval ordinaire qui rêvait de devenir Pégase. Puis, grâce aux ailes d’une autre, il avait contemplé le reflet d’une créature majestueuse.

Aujourd’hui, il eut du mal à reconnaître ce qui lui faisait face.

Son encolure s’était allongée démesurément, comme si elle avait voulu atteindre un ciel qui ne lui appartenait pas. Son corps, amaigri, semblait presque disparaître derrière cette silhouette interminable. Sa peau avait cédé la place à une ossature apparente, et son visage n’était plus qu’un crâne équin, figé dans une expression sans vie.

Il recula.

Le reflet recula aussi.

Il leva la tête.

Le reflet fit de même.

Alors, il comprit.

Il avait passé tant d’années à vouloir devenir une créature que le monde ne pourrait jamais oublier qu’il avait fini par ne plus reconnaître celui qu’il était.

Le lac ne lui renvoya ni Pégase, ni la gloire, ni les ailes qu’il avait empruntées.

Seulement ce qu’il avait laissé devenir.

Et dans le silence de cette rive, il n’y avait plus personne pour lui prêter des ailes.

Qui veut grandir en rabaissant ceux qui le portentfinit souvent par perdre bien plus que ce qu’il leur doit.Car les ailes que l’on emprunte peuvent nous élever,mais l’orgueil peut nous apprendre à tomber.

— Tristan Lapraz

Ce poème a fait naître un lieu

Pégase aux ailes empruntées

Dans L’Océan d’Encre. Lis-le dans le Monde de l'Encre : à la fin, une trace apparaît sur ta carte.

Le lire comme une histoire ↓

Il parle de…

NostalgieAmour

D'autres poèmes