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Un poème du Monde de l'Encre · Les Îles perdues

Le Vautour

Serai-je condamné à être vautour toute ma vie,quand depuis l’enfance je rêve de devenir cygne ?

Je les observais depuis la cime de notre arbre.

Ils descendaient chaque matin sur le lac,blancs comme les nuages que le vent aurait oubliés,et glissaient sur l’eau sans jamais troubler son sommeil.

Moi, je ne savais que tourner dans le ciel.

Eux savaient danser sur l’eau.

Je trouvais leurs ailes magnifiques.

Les miennes me semblaient lourdes.

Chez nous, on ne parlait pas de douceur.

Maman disait :

« Un vautour ne baisse jamais les yeux. »

Papa disait :

« Un vautour ne donne jamais son dos. »

Et mes frères avaient appris à serrer leurs serresavant même d’avoir appris à caresser.

Je les regardais faire.

Ils tournaient autour des femelles,se disputaient leurs regards,se poursuivaient dans le cielcomme si aimer consistait à savoir voler plus haut que les autres.

« Celui qui la fera voler le plus loin derrière lui gagnera »,disaient-ils.

Je ne comprenais pas.

Pourquoi fallait-il faire fuir celle que l’on voulait voir rester ?

Pourquoi fallait-il montrer ses serrespour être choisi ?

Alors je regardais le lac.

Là-bas, un cygne s’approchait d’elle.

Il ne la poursuivait pas.

Il ne la retenait pas.

Il s’approchait simplement.

Ses ailes frôlaient les siennessans jamais les emprisonner.

Je croyais que c’était cela, être aimé.

Alors j’ai voulu devenir cygne.

J’ai commencé par mes ailes.

Je les ai forcées à devenir douces.

J’ai appris à les replier doucement.

À ne plus les agiter lorsqu’on m’approchait.

Puis j’ai appris à sourire.

À attendre.

À ne pas poursuivre.

Et surtout,j’ai appris à cacher mes serres.

Elles n’aimaient pas ça.

Je les sentais parfois gratter la terre sous mes plumes,comme deux petites bêtes impatientes de retrouver leur place.

Mais je les faisais taire.

Je voulais être cygne.

Alors, chaque nuit, lorsque le lac s’endormait,je descendais sur la rive.

Je ramassais les plumes blanches abandonnées par les cygnes.

Une à une.

Je les rapportais dans mon nidet les glissais entre mes plumes noires.

Chaque matin, je me regardais dans l’eau.

Et plus mon reflet ressemblait à un cygne,moins j’osais regarder ce qui se cachait dessous.

Puis elle est arrivée.

Elle n’a vu que le blanc.

Elle s’est approchée.

Je suis resté immobile.

Elle n’a pas eu peur.

Alors j’ai continué.

Jour après jour,je nageais près d’elle.

Je partageais le lac.

Je lui laissais la place au soleil.

Je faisais tout ce que faisaient les cygnes.

Et elle me regardait comme si j’en étais un.

Je ne savais plus si je jouais à être cygneou si mes plumes avaient enfin changé de couleur.

Puis les saisons ont tourné.

Le vent s’est levé.

Mes premières plumes blanches ont commencé à tomber.

Une.

Puis deux.

Puis davantage.

J’essayais de les remettre.

Mais elles glissaient entre mes doigts.

Sous le blanc,le noir revenait.

Mes ailes devenaient lourdes.

Mes serres réclamaient de nouveau la terre.

Je les cachais.

Encore.

Mais plus je les cachais,plus elles cherchaient à sortir.

Et un jour,je n’ai plus eu la force de les retenir.

Je n’ai pas décidé de redevenir vautour.

J’ai seulement cessé de savoir être cygne.

Elle l’a vu avant moi.

Son regard changea.

Le lac lui-même semblait plus froid.

Alors je me suis éloigné.

Pas parce que je ne voulais plus d’elle.

Parce que je ne savais plus comment rester près d’elle sans redevenir celui que j’avais passé tant de temps à cacher.

Un soir, je la retrouvai seule au bord du lac.

Je voulus lui montrer que mes ailes savaient encore être douces.

Alors je m’approchai.

Lentement.

Je me plaçai derrière elle.

Et je refermai mes ailes autour de son corps.

Elle ne bougea pas.

Je sentis ses plumes contre les miennes.

Le lac était parfaitement immobile.

Mes ailes tremblaient.

Mes serres, elles, ne tremblaient pas.

Je ne les sentis même pas bouger.

Elles se rapprochèrent.

Encore.

Encore un peu.

Je croyais qu’elles cherchaient simplement à la garder près de moi.

Puis une goutte tomba sur le lac.

Une seconde.

Une troisième.

J’ouvris les yeux.

Le blanc de ses plumes disparaissait sous le rouge.

Je regardai mes pattes.

Mes serres étaient ouvertes.

Je les retirai.

Son corps glissa de mes ailes.

Elle tomba dans l’eau.

Et le lac la prit.

Je restai là.

Les ailes encore ouvertes.

Les serres immobiles.

Je regardai les plumes blanches flotter autour de moi.

Je venais de passer toute ma vie à vouloir devenir cygne.

Et lorsque j’ai enfin voulu l’aimer comme un cygne,mes serres ont aimé comme un vautour.

Alors j’ai compris trop tard :

Je n’avais jamais eu besoin de nouvelles ailes.

J’avais seulement besoin d’apprendre à vivre avec les miennes.

— Tristan Lapraz

Ce poème a fait naître un lieu

Le Lac des Cygnes

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