C’était un soir d’hiver.
Le vent courait dans les rues,soulevait la poussière et mordait les visages.Sous un ciel que les nuages avaient condamné au silence,un homme tendait la main aux passants.
Certains y déposaient une pièce.D’autres détournaient les yeux.
La nuit avançait,et les hommes avec elle,sans jamais regarder celui qu’ils laissaient derrière.
Puis, du haut des cieux,une lumière descendit.
Un ange posa le pied sur le pavé,s’approcha du mendiantet s’assit près de lui.
— Mon cher ami, ce soir est un soir de chance.Je t’accorde un souhait.Demande-moi ce que tu veux,et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir.
Le mendiant leva les yeux.
— C’est bien aimable à toi,mais je ne désire rien.
L’ange fronça les sourcils.
— Rien ?Tu vis dans le froid,tu n’as ni toit ni richesse,et tu refuses mon aide ?
— Ce que je désire le plus au monde,tu ne peux me l’offrir.
L’ange sourit.
— Je peux remplir tes poches d’or,faire de toi l’homme le plus riche de cette terre.Je peux bâtir un palais là où tu dors,faire de chaque porte une entrée vers l’abondance.Demain, les hommes qui te méprisentbaisseront les yeux devant toi.
Le mendiant regarda sa main tendue.
— Ce n’est pas un problème d’argent,mais un problème de cœur.Et je crains qu’aucune richesse ne puisse le réparer.
— Alors je te donnerai une maison,répondit l’ange.Un toit qui ne fuira jamais,un feu qui ne s’éteindra pas,des murs qui te protégeront du monde.
Le mendiant secoua la tête.
— À quoi bon bâtir des murs autour de moisi le vide que je porte entre mes côtestrouve toujours le moyen d’y entrer ?
L’ange ne répondit pas.
Il avait offert des royaumes,mais n’avait pas encore compris la misère de cet homme.
— Que veux-tu donc ?demanda-t-il enfin.
Le mendiant baissa les yeux.
— Ma femme.
Le vent sembla s’arrêter.
— Je peux te la rendre, dit l’ange.Je peux faire que des milliers de femmesse pressent à tes côtés.Les plus belles, les plus riches,celles devant lesquelles les rois eux-mêmes s’inclineraient.D’un seul geste, je pourrais faire de toil’homme que toutes désireraient.
Le mendiant laissa échapper un sourire sans joie.
— Voilà donc ce que tu n’as pas compris.Je ne veux pas être désiré par toutes.Je voudrais seulement retrouver cellequi, autrefois, m’aimait sans que j’aie besoin de le mériter.
L’ange tourna la tête vers lui.
Pour la première fois,il ne chercha pas de réponse.
Il s’assit plus près.
— Raconte-moi.
Le mendiant inspira profondément,comme on reprend son souffle avant de replongerdans une eau dont on connaît déjà le froid.
— Il fut un temps où je ne tendais pas la main.J’avais de l’or, une demeure,et le monde semblait s’ouvrir devant mes pas.
Mais ma plus grande richessene reposait ni dans mes coffresni derrière mes portes.
Elle vivait auprès de moi.
Elle n’était peut-être pas la plus belleaux yeux de ceux qui ne savaient que regarder.Mais elle possédait cette lumière rarequi rend les choses ordinaires précieuses.
À ses côtés, même les jours les plus simplesavaient quelque chose que l’or ne pouvait acheter.
Je croyais que cette lumière m’appartiendrait toujours.
Je n’avais pas comprisqu’un cœur n’est pas un bien que l’on possède,mais une confiance que l’on reçoit.
L’ange l’écoutait sans l’interrompre.
— Et comment l’as-tu perdue ?
Le mendiant fixa le pavé.
— En croyant que mon amour suffiraità pardonner tout ce que je faisais au nom de cet amour.
J’ai laissé mon orgueil parlerlà où j’aurais dû écouter.
J’ai laissé mes colères répondrelà où j’aurais dû comprendre.
Je lui ai demandé de supporter mes blessuressans jamais regarder celles que je lui infligeais.
Elle me tendait la main,et je ne voyais que ce que je croyais lui devoir.
J’ai confondu l’amour avec le droit de garder,la peur de la perdre avec le droit de la retenir.
Et tandis que je prétendais protéger notre histoire,mes propres gestes en effaçaient les pages.
— Mais tu l’aimais ? demanda l’ange.
Le mendiant ferma les yeux.
— Oui.
Puis il ajouta :
— C’est peut-être ce qui me fait le plus honte.Je l’aimais, mais je ne savais pas l’aimer comme elle le méritait.
J’avais rempli des pages de promessesaprès avoir laissé mes actes écrire le contraire.
Je pensais qu’il suffirait de dire pardonpour que le passé consente à se taire.
Mais les mots arrivent parfoislà où les gestes ont déjà tout détruit.
L’ange contempla les rues désertes.
— Pourtant, les hommes changent.Pourquoi ne pas retourner la voir ?Pourquoi ne pas lui montrer celui que tu es devenu ?
— J’ai essayé.
J’ai écrit des lettres.J’ai cherché les mots qui auraient pu lui rendre confiance.J’ai promis de devenir l’hommeque j’aurais dû être lorsqu’elle était encore près de moi.
Mais chaque lettre arrivait après une blessure.Chaque promesse devait lutter contre un souvenir.
Je voulais qu’elle voie mon changement,mais je lui demandais aussi d’oublierce qui lui avait appris à se méfier de moi.
Je ne lui en veux pas.
Comment demander à quelqu’unde marcher de nouveau sur un solqui s’est effondré sous ses pas ?
L’ange baissa les yeux.
— Je pourrais la ramener devant toi.Je pourrais la placer ici, à cet instant.Tu pourrais lui parler une dernière fois.
Le mendiant secoua lentement la tête.
— Tu pourrais ramener son corps.Tu pourrais même lui faire prononcer mon nom.
Mais tu ne pourrais pas rendre à son regardce qu’il y avait autrefois lorsque je m’approchais.
Tu ne peux pas commander à un cœurde retrouver le chemin d’un endroitoù il n’ose plus retourner.
Le silence s’étendit entre eux.
Au-dessus des toits,les étoiles commençaient à percer la nuit.
— Alors, demanda l’ange,pourquoi es-tu ici ?Pourquoi as-tu tout perdu ?Pourquoi demeures-tu dans cette ruesi tu possédais autrefois tant de choses ?
Le mendiant observa les passants qui s’éloignaient.
— Parce que j’avais pris ma richessepour quelque chose que je pouvais remplacer.
Je croyais pouvoir réparer demaince que je négligeais aujourd’hui.
Je croyais que chaque jour était un jour de plus,sans comprendre qu’il était aussiun jour de moins.
J’ai attendu que les choses se brisentpour apprendre à en reconnaître la valeur.
Et lorsqu’elle est partie,j’ai découvert que tout ce que je possédaisne pouvait acheter une seule secondede ce que j’avais laissé mourir.
L’ange regarda l’homme assis près de lui.
Il aurait voulu lui offrir une réponse,un miracle,une porte que le temps n’aurait pas encore refermée.
Mais il n’en avait aucun.
— Mon ami, murmura-t-il,je suis descendu du ciel en croyant pouvoir te sauver.Je découvre que je ne peux même pas te rendrece que tu as perdu.
Le mendiant tourna vers lui un regard apaisé.
— Tu m’as pourtant donné quelque chose.
L’ange releva la tête.
— Quoi donc ?
— Ton temps.
Tu es venu avec des miracles,et tu repars sans en accomplir aucun.Pourtant, tu es resté près de moilà où tant d’autres n’ont même pas voulu s’arrêter.
Alors merci, mon ami.
Cette nuit, tu m’as rappeléqu’on peut encore être entendulorsqu’on n’a plus rien à offrir.
L’ange resta silencieux.
Puis il se releva,déploya ses aileset remonta lentement vers les cieux.
Le mendiant ne le retint pas.
Il n’avait plus de souhait à formuler,plus de miracle à réclamer.
Il leva simplement les yeux.
Là-haut, parmi les milliers de lumières,une étoile brillait un peu plus que les autres.
Alors il se rapprocha du mur,s’assit sur l’herbe au bord du trottoiret contempla le ciel.
Il ne mendiait plus des pièces.
Il mendiait un instant.
Celui où, autrefois,allongés tous deux dans l’herbe,ils regardaient les étoilesen croyant que la nuit leur appartenait.
Il ne demandait ni qu’elle revienne,ni que le passé s’efface.
Il aurait seulement voulu revoir son regard,ne serait-ce qu’une seconde,et retrouver dans ce regardl’homme qu’il aurait dû être.
Mais les étoiles ne répondirent pas.
Elles continuèrent de briller,indifférentes aux prières des hommes.
Et cette nuit-là,sous l’immensité du ciel,le mendiant comprit enfinqu’il existe des richesses que l’on ne reconnaîtqu’au moment où l’on n’a plus les moyens de les garder.