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Un poème du Monde de l'Encre · La Cité engloutie

L’Espoir meurtrier

Au bout d’une rue que la nuit avait désertée,un vieux bar gardait ses lumières allumées.

Derrière ses vitres jaunies,la poussière dansait sous les ampoules,et l’horloge avançait,indifférente à ceux qui retardaient leur retour.

Dans un coin, un homme était assis.

Son costume était noir,ses manches soigneusement ajustées,ses chaussures luisanteset son col aussi droit que sa posture.

Rien, chez lui, ne semblait avoir été froissé.

Pourtant, son regard s’attardaitsur la lumière froide de son téléphone.Son pouce remontait l’écran,s’arrêtait parfois,puis revenait toujours au même endroit.

Près de la porte, un vieillard fumait.

Son manteau, déchiré aux coudes,pendait sur un corps que les années avaient aminci.Ses joues creusées retenaient l’ombre,ses yeux rougis fixaient le vide,et ses doigts jaunis disparaissaientderrière un nuage de fumée.

Sur la table, un paquet ouvert.Dans le cendrier, des heures réduites en cendres.

L’homme en costume finit par détourner les yeux de son écran.

— Vous devriez peut-être vous arrêter.

Le vieillard tourna lentement la tête.

— M’arrêter de quoi ?

— De fumer. Regardez-vous.Votre souffle se raccourcit, votre corps s’épuise,et chaque cigarette vous rapproche un peu plusd’une fin que vous semblez vouloir hâter.

Il marqua une pause, puis ajouta :

— Vous dépensez votre argentpour acheter ce qui vous détruit.À chaque cigarette, vous payez quelques secondes de répitavec des jours que vous ne retrouverez jamais.

Le vieillard observa le bout incandescentqui tremblait entre ses doigts.

— Vous croyez donc que je l’ignore ?

— Alors pourquoi continuer ?Vous savez ce que cela vous coûte.Vous connaissez le danger,et pourtant vous recommencez.

Le vieillard esquissa un sourire fatigué.

— Et vous, monsieur,vous savez toujours ce que vous faiteslorsque vous recommencez ?

L’homme fronça les sourcils.

— Je ne vois pas le rapport.

— Peut-être parce que vous ne regardezque ce qui se passe dans ma main.

Le vieillard désigna son téléphone.

— Dites-moi…cette femme que vous regardez depuis tout à l’heure,est-elle encore dans votre vie ?

Le visage de l’homme se ferma.

— Non.

— Et pourtant, elle est là.

— Ce ne sont que des souvenirs.

— Des souvenirs que vous venez chercherchaque fois que le présent devient trop lourd ?

L’homme verrouilla son écran.

— Vous ne savez rien de moi.

— C’est vrai, répondit le vieillard.Je ne connais ni votre histoire,ni les raisons de son départ.Mais je sais reconnaître quelqu’unqui revient chercher un peu de chaleurauprès de ce qui lui brûle les mains.

L’homme baissa les yeux.

Sur son écran noir,son propre visage venait de remplacer le sien.

Il aurait voulu répondre.Lui parler de l’amour,de ce qu’on garde quand tout est parti,de ces souvenirs qu’on ne choisit pas toujourset qu’on porte comme une cicatrice.

Mais le vieillard n’avait pas terminé.

— Dites-moi encore une chose.Quand vous ouvrez ces images,est-ce que vous êtes heureux ?

— Pendant quelques instants, oui.

— Et après ?

L’homme resta silencieux.

— Après, reprit le vieillard,vous vous retrouvez seul avec son absence.Alors vous retournez la chercher dans votre écran,comme si la prochaine imagepouvait vous rendre celle qui n’est plus là.

L’homme serra son téléphone.

— Je sais qu’elle ne reviendra probablement pas.

— Probablement ?

Il détourna le regard.

Le vieillard approcha sa cigarette de ses lèvres,mais ne tira pas dessus.

— Voilà donc votre petite porte, monsieur.Vous savez qu’elle donne sur un mur,mais vous continuez d’espérerqu’un jour elle s’ouvrira.

L’homme ralluma son écran.

Dans la lumière, elle souriait encore.

Il suffisait d’un sipour qu’elle revienne,d’un souvenir pour retrouver sa voix,d’une seconde pour oublier son absence.

Dans ces quelques images,le temps acceptait de reculer.Elle était encore là,et lui n’avait pas encore tout perdu.

Mais les souvenirs ont cette cruauté :ils savent rendre le passé vivantsans jamais rendre les vivants au passé.

Le vieillard écrasa sa cigarette à moitié consumée.

— Vous voyez, monsieur,vous me reprochez de payer pour avancer ma mort.Mais vous aussi, vous payez.

L’homme leva les yeux.

— Chaque fois que vous retournez dans ces images,vous achetez quelques secondes auprès d’elle,et vous les payez en heures de solitude.Vous savez que ces retours vous blessent.Vous savez que l’espoir vous retientlà où la réalité vous a déjà laissé seul.Et pourtant, vous recommencez.

Il désigna les cendres dans le cendrier.

— Moi, je brûle du tabac.Vous, vous brûlez du temps.

Puis il ajouta, presque doucement :

— La différence, c’est que ma fumée se voit.La vôtre, vous l’appelez un souvenir.

L’homme resta immobile.

Il aurait pu répondre que l’amour n’était pas une cigarette,qu’un souvenir n’était pas un poison,qu’espérer n’était pas se détruire.

Et il aurait eu raison.

Car toutes les douleurs ne se ressemblent pas,tous les refuges ne condamnent pas,et toutes les habitudes ne sont pas des chaînes.

Mais il savait aussiqu’il ne revenait pas à ces images pour ce qu’elles étaient.Il y revenait pour ce qu’elles lui promettaient.

Le vieillard tira sur sa nouvelle cigarette.

L’homme, lui, remonta une nouvelle fois son écran.

Dehors, la nuit continuait de passer.

Et tandis que l’un regardait sa cigarette se consumer,l’autre regardait une vie qui ne reviendrait pas.

Tous deux connaissaient le prix.Tous deux espéraient encoreque la prochaine fois serait différente.

Mais la cendre ne redevient jamais feuille,et le passé, si souvent qu’on le rappelle,ne revient jamais vivre une seconde fois.

— Tristan Lapraz

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L’Espoir meurtrier

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