Il y avait, au fond de mon armoire, une chemise que je préférais à toutes les autres.
Je ne me souviens plus de la boutique où je l’avais trouvée,ni même de ce qui m’avait poussé à la choisir.
Je sais seulement qu’au premier essayage,elle semblait avoir été cousue pour moi.
Elle tombait parfaitement sur mes épaules,épousait mon corps sans jamais le serrer,et lorsque je me regardais dans le miroir,j’avais l’impression qu’il n’existait aucune autre chemise qui puisse me ressembler autant.
Alors je l’ai portée.
Tous les jours.
Je la portais lorsque le soleil se levait,je la portais lorsque les rues s’endormaient.Je la portais sous la pluie, dans la poussière,dans les endroits où aucune chemise n’aurait dû être emmenée.
On me répétait pourtant de faire attention.
De la laisser parfois à la maison.
De ne pas l’emmener à la peinture.De ne pas l’emmener à la boxe.
On me disait qu’à force de vouloir la porter partout,je finirais par l’abîmer.
Mais je ne comprenais pas.
C’était ma chemise.
Je ne supportais pas l’idée de sortir sans elle.
Lorsqu’elle n’était pas sur mes épaules,j’avais l’impression qu’il manquait quelque chose à ma silhouette.
Alors je la portais davantage.
Je la serrais contre moi.
Je tirais sur ses manches lorsqu’elle glissait.
Je vérifiais ses boutons avant de sortir.
Je voulais être certain qu’elle ne puisse jamais m’échapper.
Je ne savais pas encorequ’à trop vouloir garder quelque chose près de soi,on pouvait finir par l’abîmer.
Puis l’encre a coulé.
Je ne saurais même plus dire comment.
Un geste.
Quelques secondes.
Une maladresse.
Et cette couleur sombre s’est répandue sur le tissu.
J’ai immédiatement essayé de l’essuyer.
J’ai frotté.
J’ai lavé.
J’ai recommencé.
Mais l’encre avait déjà trouvé son chemin.
Elle s’était glissée entre les fibres,comme si elle avait toujours su où aller.
La tache était là.
Et pour la première fois,je n’ai pas reconnu ma chemise.
Alors je l’ai cachée.
Au fond de l’armoire.
Pas parce que je ne voulais plus la porter.
Parce que je savais que si je la ressortais trop tôt,mes mains risquaient de faire pire.
Une tache pouvait peut-être un jour devenir une mode.
Peut-être qu’un jour,les gens regarderaient les vêtements tachés autrement.
Peut-être qu’on appellerait ça du style.
Alors je me suis accroché à cette idée.
Parce qu’une tache, aussi profonde soit-elle,reste une tache.
Mais une déchirure…
Une déchirure sépare le tissu.
Et une fois que les fibres sont rompues,on ne sait jamais si elles accepteront de se rejoindre.
Je préférais donc la savoir au fond de l’armoireplutôt que de la sortiret risquer de ne plus jamais pouvoir la porter.
Alors j’ai essayé d’autres chemises.
Il y en avait de magnifiques.
Certaines avaient des boutons dorés.D’autres avaient des coutures que je n’avais jamais vues.Certaines portaient même une cravate directement cousue au col.
Je pouvais me permettre de les prendre.
Mais aucune ne me donnait envie de les garder.
J’entrais parfois dans une cabine d’essayage.
J’enfilais une nouvelle chemise.
Je me plaçais devant le miroir.
Et pendant quelques secondes,je me demandais si celle-ci pourrait enfin remplacer l’ancienne.
Puis je regardais mon reflet.
Et je la voyais.
Pas celle que je portais.
L’autre.
Celle qui dormait au fond de mon armoire.
Sa tache revenait dans le miroir avant même que je puisse détourner les yeux.
Alors je retirais la chemise au plus vite.
Je la rendais à la vendeuse.
Et je rentrais chez moi.
Je préférais encore sortir sans rien porterplutôt que de faire semblant qu’une autre pouvait prendre sa place.
Puis venait le soir.
La journée avait suffisamment occupé mon espritpour que je parvienne parfois à ne plus penser à elle.
Alors, dans le silence de ma chambre,je prenais mon téléphone.
Je faisais défiler mes photos.
Et je la retrouvais.
Sur des centaines d’images.
Parfois froissée.
Parfois trempée.
Parfois couverte de poussière.
Mais toujours là.
Toujours sur mes épaules.
Je regardais ces photographiescomme si elles avaient conservé quelque chose que le temps m’avait retiré.
Alors je faisais défiler.
Encore.
Puis une dernière fois.
Avant d’éteindre l’écran.
Et de regarder l’armoire.
Les années ont passé.
Et moi, j’ai grandi.
Mes épaules se sont élargies.
Mes bras ont pris de la force.
Mon corps a changé.
Mais elle, non.
Elle était restée exactement à la taille du garçon qui l’avait choisie.
Un jour, j’ai rouvert l’armoire.
Je l’ai sortie.
Je l’ai tenue entre mes mains.
La tache était toujours là.
J’ai essayé de la passer.
Une manche s’est arrêtée contre mon poignet.
L’autre n’allait pas plus loin.
Les boutons tiraient sur le tissu.
Elle ne m’allait plus.
Et c’est peut-être à cet instant que j’ai compris quelque chose.
Je n’avais pas seulement changé.
Elle aussi avait changé.
Ou peut-être que non.
Peut-être qu’elle était simplement restée là où je l’avais laissée.
Avec sa tache.
Avec ses coutures.
Avec tout ce que je lui avais fait subir.
Je l’ai regardée longtemps.
Puis je l’ai repliée.
Je l’ai remise dans l’armoire.
Je ne savais toujours pas si je devais espérer la reporter un jour.
Alors je me suis contenté de laisser la porte entrouverte.
Juste assez pour qu’un peu de lumière puisse encore atteindre le tissu.
Parce que je ne voulais pas l’oublier.
Mais je ne voulais plus l’abîmer.
Et peut-être qu’un jour,la mode changera.
Peut-être qu’un jour,les taches ne seront plus considérées comme des défauts.
Peut-être qu’un jour,je pourrai la ressortir.
Mais une déchirure ne devient jamais une mode.
Alors je préfère attendre.
La laisser dormir.
La laisser garder le souvenir du garçon qui la portait sans savoir comment en prendre soin.
Celui qui la serrait trop fort.
Celui qui l’emmenait partout.
Celui qui n’écoutait personne.
Celui qui ne comprenait pas encorequ’on peut aimer quelque chose tellement fortqu’on finit par lui faire du mal.
Aujourd’hui, je sais.
Je sais comment la tenir.
Je sais où ne plus l’emmener.
Je sais comment la protéger.
Je sais même comment j’aurais dû la laver.
Mais il y a des leçons que l’on apprendseulement après avoir fait la tache.
Et parfois,grandir ne signifie pas retrouver ce que l’on a perdu.
Parfois, grandir,c’est apprendre à ne plus abîmer ce que l’on aime.
Alors je referme doucement l’armoire.
Et je la laisse là.
Avec sa tache.
Avec ses souvenirs.
Avec le petit garçon qui l’aimait autrefois.
Et avec l’homme que je suis devenuqui n’a plus le droit de la porter.